En MMA, l’un des sports de combat les plus violents, le dopage devient plus dangereux qu’ailleurs: il peut se révéler mortel pour le lutteur comme pour son adversaire. Dans le milieu, la prévention s’avère pourtant quasiment inexistante et les derniers contrôles belges remontent à... 2016. Enquête.
U n check du poing et le combat débute. Movsar Ibragimov commence par prendre la température en restant à distance de son adversaire, Grégory Wamytan. Ils s'échangent une pluie de coups de pieds dans les tibias. Wamytan décèle une ouverture et tente de propulser Ibragimov au sol, qui esquive et se venge en lui fracassant le crâne. Repoussé contre le grillage de l'octogone – le ring –, il subit un début d'étranglement, puis réplique par quatre coups de coude au visage. Des gerbes de sang jailissent, mais l'affrontement continue.
Bienvenue dans le monde du MMA (Mixed Martial Arts, soit Arts Martiaux Mixtes). Movsar Ibragimov vit sa deuxième rencontre professionnelle, et la violence y règne déjà en maître. Dans la cage octogonale, tout est permis ou presque: les coups brutaux et spectaculaires s'échangent jusqu'au K.O. ou l'abandon d'un des opposants. Ce sport compte huit catégories, du poids mouche (jusqu’à 57 kg) au poids lourd (dès 120 kg). Les combats se structurent en trois ou cinq rounds (de respectivement trois ou cinq minutes), en fonction de l'ampleur du match et de l’organisme qui le régit. Les rendez-vous de l’UFC (Ultimate Fighting Championship), le plus populaire, rassemblent en moyenne entre 20.000 et 50.000 spectateurs.
Le MMA, n°1 du dopage en France
Comment un corps humain peut-il endurer une telle épreuve? Pour certains pratiquants, la réponse se trouve dans la discipline et le sérieux. Pour d’autres, une solution alternative paraît plus simple: le dopage. Dans ce sport si dangereux, ce poison se révèle omniprésent. En 2023, l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) pointait le MMA comme le sport le plus touché par le dopage en France, avec un taux de 11% d’échantillons positifs sur les contrôles effectués. Un chiffre hors norme lorsqu’on le compare avec le rugby à sept, sport le plus testé par l’organisme en 2023, qui atteint à peine les 0,64% de cas positifs. Comme le rapportait Jérémie Roubin, secrétaire général de l’AFLD, au journal l’Équipe: «Il y a aussi un vrai enjeu de santé publique de réguler un sport comme le MMA, car la prise de produits dopants peut aussi entraîner le combattant à devenir trop dangereux pour son adversaire. C’est assez alarmant.»
Le combattant belge Movsar Ibragimov abonde: «À mon premier combat, j’ai mis un K.O. et le gars a passé cinq jours à l’hôpital. Si j’avais été dopé, je n'ose pas imaginer son état. Si j’avais eu plus de force, j’aurais pu le rendre infirme.» En MMA, le dopage peut détruire des vies. «Lors de mes premiers championnats du monde en France, j’ai affronté un Russe. On pesait le même poids et pourtant j'avais le sentiment qu'un tracteur m'écrabouillait. Il m’a attrapé sous les aisselles et m’a soulevé comme un enfant. Je pense vraiment qu’il était dopé, mais je lui laisse le bénéfice du doute. J'ai eu chaud: un coup porté par un combattant boosté aux produits peut laisser des séquelles à vie.»
50% de dopés en Belgique
Et des combattants boostés, on en trouve aussi chez nous. Le Belgo-turc Gokhan Saricam a récemment été suspendu de la Professionnal Fighters League (PFL) par l’Agence antidopage américaine (USADA). Il a écopé d’une sanction d’un an et retrouvera le circuit à partir du 29 avril 2025. Épinglé par deux contrôles antidopage les 29 avril 2024 et 12 mai 2024, le combattant a été testé positif au clomifène et à ses métabolites. Ce dopant stimule la testostérone pour améliorer les performances et contrer les effets secondaires des stéroïdes. Il est évidemment interdit de l'utiliser en MMA.
Selon les contrôles antidopage de l’Organisation belge antidopage (ONAD), trois personnes sur six testées en 2016 se sont révélées positives. Soit un taux de 50%. Dans les trois cas, les examens ont décelé du Carboxy-THC, de l’alcool ou du cannabis. En 2015, deux individus sur six contrôlés s'affichaient positifs. Soit un tiers des personnes testées. Un l’était au Stanozolol (un stéroïde anabolisant synthétique dérivant de la testostérone) et à la cocaïne, l’autre avait pris de la méthylhexanéamine, qui permet le gain musculaire, l’aide à la perte de poids et l’amélioration des performances athlétiques.
L'omniprésence des produits s'explique par une cadence effrénée. Rien qu’en 2021, l’UFC a organisé 520 combats, soit plus d’un par jour en moyenne. En amateur, le rythme se veut tout aussi soutenu, surtout si un combattant souhaite se faire repérer. En Belgique, un lieu incontournable abrite ces duels de chocs.
Perdre 5 kg en 6 heures
À Namur, lors d'une froide soirée de novembre, les rues semblent désertes mais un lieu vibre intensément: La Cage, salle emblématique du MMA belge. À l’intérieur, des combattants comme Idriss Altidor s'entraînent rigoureusement avec un seul rêve: devenir professionnel. En 18 mois, ce jeune loup de 22 ans a déjà combattu à huit reprises. «En amateur, il faut tout donner pour se faire remarquer. Mais on n’a ni le temps, ni les moyens de récupérer comme les pros.» Ceux du top 15 de l’UFC, les "pros", combattent généralement deux à trois fois par an. Soit moins de la moitié de ce que vient d'endurer Idriss en un an et demi. En outre, les professionnels bénéficient d'entraînements spécifiques, de l'encadrement de nutritionnistes et d'infrastructures plus développées.
Afin de rester dans leur catégorie de poids, de nombreux sportifs recourent au cutting. Cette pratique vise à se délester de plusieurs kilos quelques heures avant la pesée pour atteindre le barème inscrit sur le contrat. Pour maigrir avec célérité, les combattants stoppent leur consommation d'eau et de sel pour favoriser la déshydratation. Ils vont également s’entraîner avec des combinaisons de sudation stimulant la transpiration. Le cutting comporte énormément de risques pour la santé, comme des malaises. Dans certains cas graves, il peut entraîner la mort par arrêt cardiaque.
Durant cette pratique, les professionnels sont généralement encadrés. Mais chez les amateurs, les lutteurs doivent réaliser le cutting par leurs propres moyens. Afin de se réhydrater pour le combat, certaines personnes recourent à des transfusions sanguines, entièrement illégales. Movsar Ibragimov a déjà rencontré ce cas de figure: «Au championnat du monde en amateur, j'en ai vu beaucoup, surtout les gars de l’Est. Les Tadjiks, notamment. Généralement, ils cuttent cinq kilos avant la pesée à six heures du matin et ils se réhydratent grâce à des intraveineuses pour le combat à midi. »
Cocktail mortel
De simples chutes de tension, mais aussi des infarctus, des accidents vasculaires cérébraux ou des arrêts cardiaques: la prise des substances qui suivent, souvent combinées en MMA, peut se révéler mortelle. Pour celui qui les prend comme celui qui reçoit les coups, amplifiés par le dopage.
Les stéroïdes anabolisants
Ces substances synthétiques sont dérivées de la testostérone. Courantes en MMA, elles stimulent la croissance musculaire et racourcissent le temps de régénération entre deux combats.
Les diurétiques
Ils complètent le cocktail pour masquer l'utilisation des stéroïdes. Ces agents masquants permettent de fausser les résultats des tests antidopage: ils augmentent la production d’urine en stimulant les reins à éliminer davantage d’eau et de sels, dont le sodium.
L’érythropoïétine (EPO)
Une injection supplémentaire de cette hormone naturellement produite par les reins renforce la production de globules rouges. Ceux-ci transportent l’oxygène des poumons jusqu’aux tissus et aident les muscles à éliminer le dioxyde de carbone. La prise d’EPO améliore l’endurance et la récupération.
Les stimulants
Ils accroissent les performances physiques comme intellectuelles et éliminent la sensation de fatigue. Parmi les plus connus: la cocaïne, l’ecstasy ou les amphétamines.
Cleans à «99%»
En MMA, l'accès aux produits relève du jeu d'enfants. Des dealers en proposent spontanément aux sportifs, y compris en catégorie amateur. «C'est même fréquent, révèle Magomed Munayev, le coach de La Cage. Un combattant que je connais m'a rapporté que, dans un camp d'entraînement en Thaïlande, les participants s'échangent couramment des substances entre eux». Cette décomplexion se vérifie dans d'autres sphères que le MMA. «Lorsque je faisais carrière dans le kickboxing, on me proposait déjà de me doper. J'ai toujours été contre.»
Movsar Ibragimov a lui aussi reçu ces offres alléchantes, qu'il a déclinées: «Un ancien combattant qui avait pris sa retraite est venu nous proposer un coup de boost à La Cage. Il m’a expliqué comment il se dopait et avait les produits sur lui pour les vendre.» Encore plus simple: faire son shopping sur le web. «Un comparse m'a parlé d'une substance pour perdre du poids sans cutting, et m'a envoyé le lien vers la boutique en ligne. Je pourrais me doper en deux clics... Mais je refuse d'en entendre parler.»
Tous intègres, à La Cage? L'amateur Idriss Altidor tient à nous rassurer: «Je suis sûr à 1.000% que personne ici ne triche.» Avant de se raviser: «Bon, plutôt à 99%.» Le coach de la salle, Magomed Munayev, se montre plus ouvert: «Si, un jour, mon combattant a les ligaments petés alors qu'un match capital comme une finale de l'UFC approche, est-ce qu’on lui injectera une dose de dopant...? Je ne sais pas. On tranchera la question à ce moment-là, en consultant l'équipe et notre poulain.»
Des sanctions renforcées...
En Belgique, la lutte antidopage chez les amateurs entre dans une phase de renforcement réglementaire. En Fédération Wallonie-Bruxelles, un décret modifié en mars 2018 vise à sanctionner non seulement les sportifs affiliés à des clubs, mais également ceux pratiquant de manière libre, comme dans les salles de fitness ou lors de courses sur route. Ce renforcement des sanctions a pour but de se conformer au code de l’Agence mondiale antidopage (AMA).
Les nouvelles dispositions prévoient des sanctions sévères: une suspension d'un à quatre ans de toute activité sportive, selon la gravité du cas, et des amendes allant de 350 à 10.000 euros. L’ONAD, principalement active dans le sport organisé de haut niveau (95%) et amateur (5%), espérait voir ces mesures entrer en vigueur dès la saison suivante, anticipant une augmentation significative des cas positifs en Wallonie.
En 2024, un combattant amateur flamand a été contrôlé positif à des substances dopantes lors d’un test réalisé lors d'une compétition en France organisée par l’International MMA Federation (IMMAF). Ce lutteur, dont l'identité a été tue, a écopé d’une suspension de quatre ans. Selon nos contacts à La Cage, cette affaire a été largement passée sous silence, dans les médias comme au sein du milieu.
...mais pas de contrôles en 8 ans
Idéalement, le renforcement des sanctions devrait se voir appuyé par une prévention plus active auprès des combattants en MMA. Pour l'heure, sans demande proactive des intéressés, pas de sensibilisation, comme le confirme Anne Daloze, la directrice de l’ONAD: «On réalise principalement de la prévention au sein des organisations qui nous le demandent. Le dopage représente un danger évident en MMA, mais aucune fédération ne nous a jamais sollicités pour mettre en garde les sportifs».
Résultat: l'ONAD ne réalise plus aucun contrôle dans le milieu amateur. Les derniers remontent à... 2016. Huit ans de champ libre pour les anabolisants, diurétiques et autres stimulants. «On fait peu de tests antidopage en MMA. D'abord, par manque de moyens et de personnel, se justifie Anne Daloze. Mais surtout parce qu’il se révèle complexe de dénicher les lieux des combats! On ne sait jamais vraiment où et quand ils ont lieu, et ils changent parfois d'horaire en dernière minute. On ne contrôle que ceux qu'on trouve.»
Pour son collègue Charles Thomas, actif en communication et prévention, il s'agit d'une question de priorité: «On se penche sur tous les sports et on ne fait pas de différence entre les disciplines. Toutefois, on essaye surtout de se concentrer sur les sportifs de haut niveau, car il est impossible de tout contrôler.» Bref, quand l'ONAD n'est pas là, les produits dansent...
Tom Geurde et Abdeslam Bensaid (Imp4ct)
Stars anabolisées
Efficace à court terme, le dopage entraîne des conséquences lourdes sur la santé des athlètes et l’intégrité sportive. Même les étoiles les plus brillantes du MMA ont été épinglées par des scandales ternissant des carrières légendaires. Souvent considéré comme le talent majeur de ce sport, l’Américain Jon Jones incarne un exemple marquant. En 2016, il a été suspendu pour l’usage de clomifène et de létrozole, des agents masquant, avant d’être de nouveau contrôlé positif en 2017 pour du turinabol, un stéroïde anabolisant puissant.
Ces révélations ont non seulement entaché sa réputation, mais également perturbé la carrière de son rival et compatriote Daniel Cormier. Dans une vidéo célèbre, le président de l’UFC, Dana White, annonce à Cormier le test positif de Jones. Dévasté, le challenger voit le match s'annuler à quelques jours de l'événement, réduisant des mois de préparation à néant.
Le cas n’a rien d’isolé. Le Néerlandais Alistair Overeem, autre grande figure du sport, a été contrôlé avec un taux de testostérone anormalement élevé en 2012, juste avant un combat très attendu contre le Brésilien Junior dos Santos. Pour l’Américano-Canadien Brock Lesnar, ancien champion poids lourd de l’UFC, même refrain: son retour en 2016 a été marqué par un test positif au clomifène, entraînant une suspension d’un an et une amende de 250.000 dollars.
Le Brésilien Anderson Silva, icône incontestée du MMA, idem. Un héritage entaché par des tests positifs aux stéroïdes anabolisants en 2015. Puis en 2017, pendant la préparation à la rencontre l'opposant à l’Américain Kelvin Gastelum. Finalement annulée à cause d’un contrôle identifiant notamment un diurétique hydrochlorothiazide, utilisé pour… masquer l’usage d’autres substances interdites. Ainsi, de l'aveu du célèbre combattant Nate Diaz, en MMA professionnel, «tout le monde est sous stéroïdes»…
