Le snus à la nicotine en vente illégale dans un night-shop sur deux


Dans IMP4CT
Louis Noel, Edmond Brice Mbenda Bikok, Antoine Ramet et David Leloup (Imp4ct)

Snus

Une boîte de snus achetée sur le site internet Snussie.com | © D.R.

Le snus, c’est la nicotine sans la fumée. Mais pas sans les risques: les doses de nicotine sont telles qu’elles peuvent provoquer malaises et addictions. Pourtant interdit en Belgique depuis plus d’un an, ce probable «tremplin vers le tabagisme» s’achète facilement en magasin et sur internet, comme le montre notre enquête.

«A près un seul snus, je ne me sentais pas bien. C’est monté d’un coup, j’ai dû aller vomir et le reste de la soirée, j’étais mal. J’avais bu mais je ne fume pas. Je crois que mon corps n’était pas prêt pour autant de nicotine d’un seul coup», décrit Lucas*, 23 ans, employé dans le service après-vente. K.O. debout, le jeune homme ne renouvellera pas l’expérience. Pourtant, que ce soit en soirée ou même dans un cadre sportif, les snus, ces petits sachets de fibres végétales à la nicotine, sont de plus en plus populaires chez les 15-25 ans. Mais ne sont pas sans risques.

Contrairement à la cigarette, la nicotine ici ne se fume pas : le sachet se glisse entre la lèvre supérieure et la gencive. La salive aide à libérer la nicotine qui se diffuse alors dans le système sanguin via la muqueuse buccale, très vascularisée. L’effet est presque immédiat, et serait plus long que celui d’une cigarette. «Grâce au snus, je fais une pause dans la soirée. Pendant 30 minutes je ne bois pas et il n’y a pas les mauvais côtés de la cigarette», témoigne Victor*, étudiant en histoire de 21 ans, plutôt fan de ce produit illégal en Belgique depuis le 1er octobre 2023.

Un snus, dix cigarettes

Il existe trois grands types de snus : nicotinés au tabac, nicotinés sans tabac, caféinés sans tabac (lire encadré). Les deux premiers sont interdits à la vente, les troisièmes probablement en sursis vu leurs concentrations parfois folles en caféine. Ceux qui font fureur – et débat – depuis quelques années sont les snus nicotinés sans tabac, que l’on trouve très facilement malgré leur interdiction. «Le taux moyen de nicotine par sachet est d’environ 10 mg. A titre de comparaison, une cigarette contient entre 1 et 3 mg. Vous avez donc un taux très important de nicotine qui arrive au cerveau», décode Adrien Meunier, infirmier tabacologue à l’hôpital de la Citadelle de Liège.

Un seul snus de 10 mg équivaudrait donc à quatre cigarettes si l’on aspire fort (2,5 mg X 4), à dix cigarettes si l’on aspire modérément (1 mg X 10), voire à vingt cigarettes si l’on aspire très peu (0,5 mg X 20). Pas étonnant que certains consommateurs, en particulier les non-fumeurs comme Lucas, ne supportent pas une telle dose…

 

Tabac, nicotine, caféine : un produit qui mute pour contourner la loi

Le snus original, avec tabac, est interdit dans l’Union européenne depuis 1992 à l'exception de la Suède jouissant d’une exception culturelle. Ces petits sachets sont très populaires dans les pays nordiques. La Suède est le pays affichant le plus faible taux de fumeurs en Europe: seulement 8% en 2023, selon un Eurobaromètre de juin dernier. D’après le gouvernement suédois, cette utilisation du snus «1.0» a contribué à réduire le nombre de fumeurs de 10% en moins de 20 ans, un record en Europe. En Belgique, le taux de fumeurs quotidiens est de 21%.

Vu l’interdiction du produit dans l’Union européenne, certains ont tenté de contourner la directive en proposant un deuxième type de snus: celui-ci sans tabac. C’est d’ailleurs ce type de snus «2.0» qui fait débat aujourd’hui. Le tabac est remplacé par de la fibre végétale parfumée (menthe, fraise, cola…) mais le taux de nicotine reste le même… voire explose. Exemple: les snus NOIS Extreme Mango garantissent à leurs utilisateurs «une ivresse absolue de nicotine» avec 25 mg par sachet. Soit de 10 à 50 cigarettes selon la puissance d’aspiration. Le CUBA Cherry Strong est encore plus puissant: 43 mg de nicotine par sachet. C’est pourquoi depuis le 1er octobre 2023, ces pochettes de nicotine sont interdites à la vente en Belgique. La France ne devrait pas tarder à prendre le même chemin.

Pour contourner la loi, la dernière innovation réside dans le snus sans tabac et sans nicotine. Mais cette dernière est souvent remplacée par de la caféine. «Avec une quantité impressionnante de 100 mg de caféine par sachet [l’équivalent d’un litre de Coca-Cola, NDLR], Wakey Boost Blizzard Mint est l'un des sachets énergétiques les plus puissants du marché», peut-on lire sur Snussie.com. Ces snus «3.0» sans nicotine sont légaux. Pour l’instant.

 

 

Gencives rétractées et arsenic

Même si le snus ne s’inhale pas comme la cigarette, les dangers pour la santé sont tout de même présents. Au-delà de la dépendance, la nicotine peut avoir des effets néfastes sur les jeunes cerveaux toujours en développement. «Toutes les études montrent que si l’on expose un cerveau de moins de 25 ans à de la nicotine, cela risque de développer des problèmes d’apprentissage, d’hyperactivité ainsi que des syndromes dépressifs», poursuit Adrien Meunier. Ce produit peut également provoquer des lésions dans la bouche (dents jaunies, lésions des muqueuses, gencives rétractées, infections…). Si les risques de cancer du poumon concernent moins les consommateurs de snus, ceux-ci sont plus exposés aux risques de cancers buccaux (nez, bouche…).

Il reste que «ces produits vendus illégalement n’ont pas fait l’objet d’une analyse de risques», souligne Justine Cerise, porte-parole du SPF Santé publique. Il est donc difficile de définir leurs risques avec certitude. Une récente étude française du Comité national contre le tabagisme (CNCT) et de l’Institut national de la consommation (INC) révèle pourtant que tous les sachets de nicotine analysés contiennent de l’arsenic. La concentration varie fortement selon les marques, de 0,04 à 0,59 µg, soit «jusqu’à 6,5 fois les quantités d’arsenic présentes dans une cigarette traditionnelle». Cancérogène avéré, fortement irritant pour les voies respiratoires et toxique en cas d’ingestion, l’arsenic présent dans les snus a de quoi inquiéter les pouvoirs publics.

Vecteurs de dépendance

L’étude pointe également la présence, dans deux des sept marques étudiées, de sucralose, une substance qui dispose d’un «pouvoir sucrant 600 fois supérieur à celui du saccharose (sucre de table)». La sucralose permet dès lors «aux jeunes consommateurs de s’accoutumer à leur insu à la nicotine».

Car si les teneurs en nicotine réelles sont «systématiquement inférieures à celles affichées sur l’emballage», elles sont «significativement supérieures à celles autorisées pour les substituts nicotiniques» vendus en pharmacie. Un exemple: les sachets de nicotine du fabricant NOIS contiennent 39 mg de nicotine par gramme (la moitié par dose) là où les gommes vendues en pharmacie recèlent 2 à 4 mg. Conclusion: les snus nicotinés ne peuvent être considérés comme des produits d’aide au sevrage mais doivent l’être «comme des vecteurs de dépendance à la nicotine».

Tonneau de lessive

Malgré leur interdiction de vente en Belgique, les snus nicotinés sans tabac sont très faciles à trouver. Imp4ct s’est rendu dans sept night-shops et un press-shop du centre de Liège afin de tester l’accessibilité du produit. Dans le premier magasin, la vendeuse n’a, dans un premier temps, pas compris notre demande. Un autre vendeur lui a alors indiqué où se trouvaient les snus, à savoir derrière le comptoir, cachés dans une boîte en carton. La boite de 20 sachets est vendue 6,50 euros.

Dans une autre enseigne, la vendeuse cachait également les boîtes de snus dans un carton sous le comptoir. Dans celui-ci, toutes sortes de parfums : fraise, menthe, fruit de la passion, etc. Ici, la boîte de 20 snus est à 8,50 euros. Dans le night shop suivant, le vendeur s’est glissé dans l’arrière-boutique chercher un tonneau de lessive vide dans lequel il cache les boîtes de snus, mais il n’en avait plus. Il a ensuite regardé l’horloge, et nous a demandé de repasser vers 17h.

Quatre magasins sur huit

Imp4ct a également rendu visite incognito à un marchand de journaux. La vendeuse nous a indiqué qu’elle ne vendait plus de snus nicotinés depuis l’entrée en vigueur de l’arrêté royal du 1er octobre 2023. Elle nous a par contre proposé une alternative: le snus sans nicotine, où cette dernière est remplacée par de la caféine. Ces snus sont donc légaux. La libraire nous a cependant informé que ce type de produit ne rencontrait pas un grand succès. Finalement, elle nous a redirigé vers un commerce vendant du snus nicotiné.

En résumé, sur huit magasins visités, tous situés dans l’hypercentre de Liège, quatre en vendaient (dont celui qui nous a conseillé de revenir vers 17h), deux nous ont indiqué où s’en procurer, nous redirigeant vers d’autres night-shops. Seuls deux magasins ne vendaient pas de snus et ne renseignaient pas d’autres adresses. On peut aussi se procurer du snus en quelques clics sur Internet. Des dizaines de sites en commercialisent. Et il y en a pour tous les goûts: différents types de parfums, de marques, de dosage de nicotine et de prix.

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Les snus sans tabac CUBA Cherry Strong sont les plus puissants en nicotine avec 43 mg par sachet, l’équivalent de 17 à 86 cigarettes selon la puissance d’aspiration. | © Capture d’écran Snussie.com

Un joueur de foot sur cinq

Le snus n’est pas uniquement utilisé de manière récréative. Plusieurs sportifs de haut niveau ont été aperçus une boîte de snus dans les mains, comme les footballeurs Raheem Sterling ou Marcus Thuram. Une étude de l’université de Loughborough publiée fin mai indique qu’en Angleterre un joueur sur cinq (de première et deuxième divisions anglaises) consommerait du snus.

Une présence dans le football professionnel qui démarre dès les équipes de jeunes. «Il y a quelques années, dans mon ancien club, je prenais du snus avant mon match de football. Cela me permettait de me détendre», déclare François*. Cet ancien joueur de l’équipe U21 d’un club de première division belge du sud du pays affirme d’ailleurs que c’est le préparateur physique du club qui leur conseillait d’en prendre. Et c’est même lui qui leur procurait leur dose. Sans pour autant leur expliquer précisément ce qu’était le produit.

La nicotine peut en effet avoir un côté bénéfique chez les sportifs: «Le snus sans tabac est beaucoup utilisé dans le sport. La nicotine, à partir d’un certain taux, peut avoir un effet stimulant sur la concentration. La nicotine libère des endorphines et de la dopamine. C’est un très bon relaxant», commente Adrien Meunier.

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À gauche, Marcus Thuram tient du snus dans sa main gauche. À droite, Raheem Sterling, ex-joueur de Manchester City, se fait masser une boîte de snus sous son bras droit. | © Instagram de Karim Benzema, 17 novembre 2022 / All or Nothing: Manchester City, 2018

Accro au snus après la clope

Dans certains cas, le snus nicotiné est utilisé comme un substitut à la cigarette. Jérémy*, un étudiant en marketing de 23 ans déclare: «Je prends du snus tous les jours, environ 10 doses par jour. J’ai commencé à en consommer dans le but d’arrêter de fumer, et ça a marché. Par contre maintenant je suis accro au snus. Je commence à angoisser quand je n’ai pas de boîte sur moi. Depuis que c’est devenu illégal, j’en commande sur un site Internet tchèque.»

Adrien Meunier n’est pas étonné: «Les snus sont tellement chargés en nicotine que ça ne provoque pas un sevrage. Pour les fumeurs, ce n’est pas trop grave parce qu’ils enlèvent les autres produits toxiques. Mais si le public cible visé est la jeunesse, leur cerveau va s’habituer à la nicotine et va en réclamer. Ils seront donc dépendants. Si, en soirée par exemple, ils ne trouvent pas de snus, ils risquent de se tourner vers la cigarette.»

Certains s’en inquiètent, comme le ministre fédéral sortant de la Santé. Frank Vandenbroucke considère en effet que le snus «peut être un tremplin vers le tabagisme dès le plus jeune âge». Le snus nicotiné, peu importe dans quelles circonstances il est consommé, provoque des risques pour la santé et des risques de dépendance. Si la Suède peut se targuer d’avoir peut-être trouvé dans le snus un rempart contre la cigarette, ailleurs en Europe, il pourrait bien devenir une nouvelle porte d’entrée dans l’engrenage de la dépendance.

Louis Noel, Edmond Brice Mbenda Bikok, Antoine Ramet et David Leloup (Imp4ct)

*Prénom d’emprunt

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