Le studio d'enregistrement de la Province est logé au troisième étage de l'OM, à Ougrée (Seraing). | © Guillaume Delbeuck
À Liège, la colère des ingés son fait péter les watts. Sphères Sonores, le studio de la Province, exercerait une concurrence déloyale en louant du matériel pro haut de gamme à des prix imbattables. Après deux ans de négociations peu fructueuses et une plainte administrative pour concurrence déloyale, un collectif de studios privés envisage de saisir la justice si la nouvelle majorité provinciale ne bouge pas.
L a décision est prise. Le collectif de studios d'enregistrement privés qui se bat depuis deux ans contre Sphères Sonores, le studio haut de gamme du Pôle musique de la Province de Liège, envisage aujourd'hui de saisir la justice pour «concurrence déloyale» si la nouvelle majorité provinciale ne se positionne pas clairement sur ses doléances. Roger Roland, une des chevilles ouvrières du collectif, l'a confirmé à Imp4ct vendredi 20 décembre. «La plainte germe depuis longtemps et elle sera déposée si rien ne bouge en 2025», explique-t-il.
L'enjeu? Avec 745.000 euros de frais de rénovation et 300.000 euros de matériel, Sphères Sonores est le studio d'enregistrement le mieux équipé de Wallonie, entièrement financé par la Province de Liège. Il pratique un tarif «social» imbattable: 33,60€ HTVA dès 14 heures achetées, ce qui a provoqué l'ire d'un collectif d'ingés son, comme le révélait Imp4ct en novembre 2023. Un tarif proposé au tout venant, dont des musiciens professionnels, et donc pas uniquement aux artistes débutants. Les ingénieurs du son contrariés par l'arrivée de cette «Rolls Royce de l'enregistrement» ont-ils raison de hurler à la concurrence déloyale?
En avril, plusieurs membres du collectif avaient déjà signalé les généreux tarifs de Sphères Sonores au Point de contact pour une concurrence loyale. Pour toute réponse, ils ont été informés que «le Service d'information et de recherche sociale (SIRS) transmettra ce signalement pour examen au(x) service(s) d'inspection (sociale) compétente(s)». Comme ils ne seraient pas des victimes directes des faits dénoncés (le lien causal d'une perte de revenus resterait à démontrer), ils ne devraient pas être tenus au courant des résultats de l'enquête, ceci en raison du «secret professionnel et du secret judiciaire que les inspecteurs sociaux sont tenus de respecter». Le collectif estime, lui, que le seul risque d'être lésé est suffisant pour être tenu au courant des suites données à leur dénonciation. Quoiqu'il en soit, huit mois après le dépôt de cette plainte, silence radio...
La fureur des ingés son
Sous l'impulsion du programme Ça Balance, la Province possède son propre studio depuis 2002, rue des Croisiers dans le centre-ville de Liège. En 2022, le studio provincial passe à la vitesse supérieure: la rénovation du bâtiment de l’OM à Ougrée lui offre un nouvel écrin, financé par la Ville de Seraing (2,9 millions d'euros) et la Province de Liège (2,7 millions d'euros). Dans ses locaux flambant neuf, le Pôle musique de la Province entend continuer à prioriser l'accompagnement de musiciens amateurs.
Sphères Sonores, le studio très haut de gamme de la Province de Liège, situé dans les locaux de l'OM à Ougrée. | © Province de Liège
En découvrant Sphères Sonores peu après l'inauguration du studio, son matériel et particulièrement les prix de ses services, les responsables des studios de la région sont choqués: «C'est de l’argent public dilapidé, ils n’ont pas besoin de ça», surtout s'ils se limitent aux musiciens amateurs, grogne un propriétaire de studio qui se sent lésé. Il poursuit: «J’ai le sentiment qu'ils veulent produire le prochain Stromae pour que Luc Gillard [alors numéro un de la Province, NDLR] puisse se targuer d'un “c'est moi qui l'ai découvert”». La punchline est gratuite. Elle témoigne, surtout, d'un profond malaise.
Sentant leurs affaires menacées par ce nouveau concurrent émanant du secteur public, certains ingés son décident de former un collectif. Il se compose de treize membres, dont cinq activement engagés, parmi lesquels Roger Roland (ingénieur du son chez L'air ne fait pas la chanson) et Philippe Libois (administrateur de l'asbl qui gère le studio Climax). Ils considèrent que le studio Sphères Sonores exerce une concurrence déloyale et s'accordent vite sur un cahier de revendications.
Certaines ont été «entendues» lors de réunions informelles, mais aucune solution n'a encore été mise en oeuvre. La Province serait prête à réévaluer à la hausse les tarifs en supprimant la réduction octroyée après 14 heures de location (prix fixe de 42€ contre 33,60€ HTVA/heure), à limiter la location à cinquante jours par an pour des clients hors-Province et à ouvrir la récompense des concours musicaux de Sphères Sonores via une enveloppe à dépenser dans n'importe quel studio. Le collectif attend toujours. «On peut promettre la lune, si ce n’est pas suivi d'effet, c'est du vent», tacle Roger Roland.
Le collectif a le sentiment que l'affaire piétine depuis 2022 et qu'il continue de souffrir d'une concurrence déloyale. Ces professionnels souhaiteraient que le studio se limite strictement «aux débutants et aux amateurs avertis», comme annoncé par les services provinciaux dans leur dossier de presse au lancement du studio. «Le matériel et les locaux ne correspondent en tout cas absolument pas à ce qui est annoncé», tonne Roger Roland.
Convention sans consensus
Afin de revendiquer son point de vue, le collectif a sollicité une série de réunions avec la Province. Celles-ci ont bien eu lieu, mais n'ont provoqué aucun changement concret, d'après Roger Roland. La dernière rencontre date du 18 janvier 2024. C'était celle de trop. «Le député Luc Gillard a passé toute la réunion sur son smartphone et ne compte visiblement pas bouger. Nous lui avons remis une proposition de convention, qu'il a refusé de lire», s’indigne Roger Roland. Rédigé par un avocat pour le compte du collectif, le document ne sera jamais signé: Luc Gillard le qualifie de «cahier de revendications unilatérales», ce qui n'est pas inexact.
Roger Roland fulmine: «Il a dit qu'il n'avait plus le temps et qu'il ferait analyser la convention par ses juristes», ce que confirme le PV reproduit ci-dessous. «Nous recevrons ensuite un nouveau courrier d'enfumage le 5 avril 2024 – qu'Imp4ct s'est procuré – indiquant que nous étions "importants dans l'écosystème culturel", mais aucune mesure sérieuse n'a été prise.» Les ingés son ont réalisé un fact-checking de l'intégralité de l'intervention de Luc Gillard lors du conseil provincial du 23 septembre dernier. Ils dénoncent un manque de considération envers eux, le député-président (il est désormais vice-président, suite au scrutin provincial d'octobre) n'entreprenant aucun effort pour établir de compromis.
Le PV de la réunion, envoyé par la Province au collectif | © Province de Liège
Mensonges et mastering
Autre point de discorde: le mastering, c'est-à-dire la dernière étape de la réalisation d’un album, qui permet de rendre les morceaux écoutables sur tout type de dispositif. Sur son site, la Province affirmait (la page web présentant le studio a mystérieusement disparu) que «[l]e mastering n'est pas compris dans nos services», ce qui a été infirmé par une visite incognito d'Imp4ct au studio il y a un an, puis par deux groupes de musiciens passés récemment par le studio. Du mastering est bien proposé aux musiciens s'ils en font la demande. Par contre, on ignore où ce mastering est réalisé. Au studio? Au domicile privé de l'ingénieur du son? Quoiqu'il en soit, comme l'indique la liste de ses équipements, le studio comporte plusieurs machines typiquement dédiées au mastering, comme la Manley Massive Passive EQ (voir photo) ayant coûté 7.299 euros.
«Pourquoi dépenser autant d'argent public dans un matériel qui ne sera pas utilisé?», s'insurge Roger Roland. Lorsqu'Imp4ct contacte le studio en décembre en se faisant passer pour un musicien amateur, le big boss de Sphères Sonores nous assure pourtant que le mastering fait partie des services proposés... Changement récent de cap?
La machine de mastering Manley Massive Passive EQ à 7.299 euros qui ne serait pas utilisée par le studio de la Province, lequel annonce sur son site web ne pas proposer de services de mastering. | © Universal audio
Même si les tarifs de Sphères Sonores étaient un jour alignés sur les prix du marché, le studio de la Province se distinguerait néanmoins toujours par la qualité très supérieure de son matériel. «C'est comme si un resto gastronomique proposait un grand cru à 5 euros», décoche un membre du collectif. Et maintenant? Les ingés son ne comptent pas se mettre en sourdine. Ils attendent depuis huit mois une réaction du Point de contact pour une concurrence loyale. Et vont intensifier leur lobbying politique.
Action en dénigrement
Déposer plainte en justice aujourd'hui, «ce serait faire le jeu de Monsieur Gillard [député provincial et vice-président de la Province de Liège, NDLR] qui nous a déjà menacés deux fois de le faire [contre nous]», précisent les ingés son. En effet, Luc Gillard les a menacés de représailles lors du conseil provincial du 23 septembre dernier: «Te veel is te veel (…) dans les médias, vous ne pouvez pas aller raconter ce que vous voulez. La Province se tient prête à mener une action en dénigrement si ça continuait de cette sorte à dénigrer le travail fait par le service public et par les équipes provinciales.» Ce battle de rap n'est pas près de se calmer.
«Nous voulons d’abord, compte tenu notamment des changements survenus après les élections, relancer les responsables et conseillers afin que divers points soient mis à l’ordre du jour d’un des prochains conseils provinciaux pour forcer la Province à se positionner sur ceux-ci», insiste le collectif. Suite aux élections du 14 octobre dernier, la Province est désormais dirigée par une tripartite MR-PS-Engagés succédant ainsi à la bipartite PS-MR. En maintenant leur score de 2018, les socialistes (24,6%) ont en effet perdu le leadership au profit du MR (29,4%, une progression de +8,6%) et sont suivis par Les Engagés (20,8%, +11,9%). La nouvelle présidente de la Province, la libérale Katty Firquet, devrait en effet être davantage sensible à l'argument de la «concurrence déloyale» que son prédécesseur socialiste Luc Gillard. Si ce n'est pas le cas, le collectif portera donc l'affaire en justice. Les ingés son ne souhaitent pas obtenir de dommages et intérêts, plutôt de la considération à l'égard de leur travail et la reconnaissance d'une situation de concurrence déloyale.
Si toutes les provinces belges investissent dans l'audiovisuel, principalement par le biais de salles polyvalentes ou de subventions, ces opérations s'opèrent habituellement en collaboration avec les acteurs locaux. Liège a pour particularité de faire cavalier seul, reléguant les autres studios au rang de dispensables, voire d'obsolètes. Cette distinction s'opère au prix de plusieurs centaines de milliers d'euros d'argent public, loin d'être amortis par les rentrées du studio, lequel s'avère déficitaire. Le contribuable liégeois serait-il suffisamment audiophile pour justifier de tels investissements à perte? Quoiqu'il en soit le collectif n'en peut plus de cette institution publique qui fait la sourde oreille.
Oryane Maus et Simon Lhoir (Imp4ct)
Mise à jour (10/01/2025) :
Quelques jours après avoir annoncé une action en justice imminente, le collectif d'ingés son a rétropédalé, estimant que la plainte judiciaire devait être son ultime cartouche. L'article a donc été adapté en conséquence.