Dans le Carré, à Liège, il n'est pas rare qu'une personne malintentionnée glisse une pilule de GHB dans votre verre... | © Domaine public
Recevoir une pilule de GHB dans son verre constitue une peur partagée par beaucoup de femmes et autres minorités. Dans le Carré, à Liège, cette crainte se manifeste comme une pratique courante qui touche plus de personnes que ne le révèlent les statistiques de la criminalité. Entre législation bénigne, chiffres noirs et bars qui font la sourde oreille, un système abject se dessine.
«J’ ai senti mon corps devenir lourd et j’ai eu l’impression de ne plus en être maître. Je suis tombée, inconsciente et je me suis réveillée à l’hôpital avec aucun souvenir de ma soirée. Je n’avais bu que deux verres.» Plusieurs personnes ont vécu ce même scénario dans le Carré, le quartier des bars de Liège. Vingt-sept témoignages[1], allant de 2017 à 2023, recueillis à travers des publications, des commentaires et des messages privés sur Facebook et Instagram révèlent une sombre tradition au cœur de la fête liégeoise: la soumission chimique.
Un système de domination
Vingt-trois des témoignages récoltés dans le cadre de cette enquête concernent des femmes et quatre concernent des hommes, dont trois hommes homosexuels. Les attaques ciblent très clairement les minorités et reproduisent un système d’inégalités et d’insécurités déjà bien ancrées dans la société patriarcale.
En décembre 2021, grâce au mouvement Balance ton bar, on assiste à une libération de la parole sur les violences sexuelles et sexistes vécues en milieu festif, notamment des faits de soumission chimique. Selon le Service toxicologie clinique et médico-légale du CHU de Liège, le phénomène se maintient depuis plusieurs années. La page permet de cartographier les lieux à risque et de les boycotter.
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L’insécurité dans l’espace public pour les minorités « Diminuer le volume de nos écouteurs la nuit, mettre sa main sur son verre… ce sont des expériences personnelles qui deviennent une expérience collective », explique Caroline Wintgens, doctorante à l’Université de Liège. L’espace public, historiquement destiné aux hommes, n’est pas conçu pour que les minorités puissent se l’approprier. Il exerce sur elles une constante menace. Le partage de témoignages personnels vécus par les minorités dans l’espace public via des hashtags comme #balancetonbar, permet de donner une légitimité médiatique à cette menace. |
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© Balance ton bar
Drogue du viol
Le gamma-hydroxybutyrate (GHB) est une substance que notre corps produit, au départ naturellement, et qui assure un effet de ralentissement du système nerveux. C’est majoritairement cette substance que l’on verse dans les verres des fêtards à leur insu et qui, à forte dose, peut provoquer la perte de connaissance, des vomissements et même de l’amnésie. Ces effets retirent à la victime son droit de disposer de son corps et de sa conscience, un état dont les agresseurs sexuels profitent pour parvenir à leurs fins. Depuis le 21 mars 2022, le Code pénal sexuel introduit les notions de consentement et de soumission chimique : profiter d’une personne en situation de vulnérabilité constitue désormais une circonstance aggravante.
Deux des vingt-sept témoignages relatent des faits de violences sexuelles vécues à la suite de faits de soumission chimique : « J’ai appris que bon nombre de mecs sont venus m’embrasser et me toucher alors que j’étais assise à terre et que je ne savais pas où je me trouvais », confie Ella. « Ils m’ont trainé dans les toilettes et ils ont voulu me faire sniffer de la drogue de force. Ensuite, ils ont mis une arme et une cutter au niveau de ma tête et ils m’ont abusé », livre Marius, victime d’une violente agression au Geographic Café.
Trou noir à l’hôpital
L’amnésie reste le point commun de toutes les histoires. « J’ai juste quelques flashs qui me reviennent, mais c’est très flou », explique Anna sous une publication Instagram. Douze des témoignages expliquent comment ce trou noir les empêche de savoir ce qui leur est réellement arrivé. En mai 2022, Louis se réveille aux urgences de la Citadelle, nu, sans souvenirs de la veille : « J’étais complètement désorienté, je me suis imaginé le pire. J’ai été traité comme la blague du service. » Plusieurs victimes témoignent également de traitements dégradants du personnel médical. Après le traumatisme, arrive la peur de se retrouver stigmatisé et jugé par la société qui préfère croire en l’idée d’un abus d’alcool, plutôt qu’en l’hypothèse de la soumission chimique.
« L’objectif n’est pas de satisfaire le patient, mais de traiter les situations urgentes. Les examens uniquement “pour savoir” n’ont pas leur place chez nous », explique un médecin urgentiste d’un hôpital de Liège. Pour lui, les médias influent d’ailleurs sur le taux de visites pour soumission chimique : « Plus le sujet est médiatisé, plus c’est fréquent. » Même dans le cas où ils décideraient de prendre le patient en charge, le GHB est très difficile à détecter, surtout lorsqu’il est mélangé à d’autres substances.
Les suspicions de violences sexuelles sont, quant à elles, censées être prises très au sérieux. Le Centre de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) du CHU dispose de moyens médicaux, humains et psychologiques importants pour traiter tous les cas de violences sexuelles.
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« Mon corps a gardé un trauma » En 2018, Louna sympathise avec un serveur de l’Imprévu. « Il me demandait si je voulais l’accompagner à l’hôtel. Il me disait également qu’un matelas se trouvait dans une trappe sous le bar », confie-t-elle. En 2020, elle se rend avec son compagnon et une bande d’amis dans le bar et le serveur en question était de service. « Celle-ci ne passera pas », lui dit-il en lui servant un verre. « Je me rappelle quitter le bar, et puis, plus rien. » Le lendemain, ses amis et son compagnon lui racontent l’état provoqué par ce verre et elle retrouve dans son téléphone des messages du serveur : « Aller, viens me rejoindre. » « Heureusement que j’étais bien entourée ce jour-là. Je ne me souviens de rien, mais je pense que mon corps a gardé un trauma. Depuis, je n’ai plus jamais fait la fête et je ne supporte plus l’alcool. », conclut-elle. |
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Avoir «juste» été droguée
Six témoignages sur vingt-sept racontent comment, grâce à leurs compagnons de sortie, les victimes ont pu « éviter le pire ». Leur entourage a su mesurer la gravité de leur état et les ramener en lieu sûr. «À l’hôpital, on m’a proposé d’aller porter plainte, mais j’ai refusé, car j’ai pensé que ça ne servirait à rien», confie Marie, droguée à son insu au Point de vue. Le dernier rapport de statistiques policières de criminalité dans la province de Liège recense seulement dix-sept plaintes pour administration volontaire de substances nuisibles en 2023.
© Morgane Pérez Lucena
La police locale de Liège dispose d’un Service d’assistance policière aux victimes disponible 24h/24. Des équipes spécialisées proposent accueil, soutien et accompagnement à la victime. Mais ces statistiques très faibles ne leur permettent pas de développer un panel de solutions concrètes à la problématique. « Je dirais même que la réalité est moindre que les statistiques. En termes de résultats réels, on est proches du néant », développe Michaël Alexandre, inspecteur en charge du service.
Les témoignages de personnes, sans plaintes déposées à la police, apportent des « chiffres noirs ». « Il faut prendre la mesure des témoignages, surtout dans le Carré, où la consommation d’alcool est excessive », justifie l’inspecteur. « Ces chiffres ne sont pas révélateurs de la réalité », estime au contraire Sarah Debouny, coordinatrice du service violences relationnelles du Plan de prévention des insécurités urbaines et de Cohésion sociale de la Ville de Liège. Sur le terrain, son équipe recueille des chiffres plus représentatifs du phénomène, mais elle n’a pas accepté de communiquer ces chiffres.
© Ville de Liège
Comme les services d’urgence, la police prend davantage aux sérieux les faits de violences sexuelles. « Beaucoup de personnes qui ont vécu un black-out craignent d’avoir été victimes de mœurs sous l’emprise », explique Michaël Alexandre. Il rejoint le médecin également dans l’idée que les vagues de médiatisation des faits de soumission chimique incite les personnes à interpréter leurs expériences personnelles comme des manifestations de ce phénomène.
The place not to be
La Ville de Liège dispose d’un Conseil de la nuit présidé Frédéric Rinné. En 2014, ils adoptent, en collaboration avec la zone de police de Liège, la charte « Pour un carré qui tourne rond », qui vise à améliorer la sécurité dans le Carré. Les exploitants des bars s’engagent notamment à « exercer une vigilance constante pour lutter contre toute consommation de stupéfiants au sein de leurs établissements et seront particulièrement attentifs aux éventuels trafics. » La charte n’a rien d'obligatoire : uniquement ses signataires s’engagent à la respecter.
© Ville de Liège
Le Plan de prévention de la Ville de Liège propose aux bars signataires de la charte des formations afin d’apprendre à réagir en cas de violences en milieu festif. Ces bars sont ensuite catégorisés « Safe zone ». « Les fêtards et les fêtardes ont également un rôle à jouer », insiste Sarah Debouny. Elle souligne l’importance de sensibiliser la population de manière continue et de l’amener à pointer du doigt les agresseurs plutôt que les victimes.
« Certains cafés ne sont en effet pas preneurs de nos formations et de la charte. On ne peut pas leur faire de mauvaise pub, mais on peut ne pas faire de pub », explique Sarah Debouny. Dans certains témoignages, comme celui de Louna, droguée au bar l’Imprévu, les travailleurs semblent pourtant être les principaux suspects. Le gérant de l’établissement, contacté par Imp4ct, a coupé la conversation à la mention de la charte Carré. L’Aquarelle, bar visé par deux témoignages, a eu la même réaction. Pour les exploitants, cette charte pourtant bénigne, sembler susciter le malaise.
Bars et barbares
Des personnes ont décidé de demander eux-mêmes des comptes aux établissements où les faits à leur encontre se sont déroulés. Ils ne sont pas toujours disposés à prendre des mesures : « Ils m’ont expliqué que, chaque week-end, la drogue tourne et la police ne sait pas fouiller tout le monde ». À l’inverse, pour Bayram Alkan, gérant de l’Elmas, bar visé par deux témoignages, les faits dénoncés sont tout à fait révoltants : « Chez nous ? Jamais ! C’est impossible ! » Il assure que la sécurité de sa clientèle représente la priorité de leur établissement et il qu’il est prêt à prendre les mesures nécessaires. Le bar est signataire de la charte Carré et Bayram Alkan affirme être disposé à suivre la formation.
« Un des responsables m’a offert un verre. J’ai refusé au début, mais il a insisté et j’ai fini par accepter et boire le verre. Je me suis retrouvée à demi-inconscient et occupé à vomir dans les toilettes », raconte Sofian, drogué au Living Room. Ce bar, aujourd’hui renommé « Windsor Club » et très fréquenté par la communauté LGBTQIA+, est visé par quatre des témoignages récoltés dans le cadre de cette enquête. L’établissement n’a pas souhaité échanger sur la question.
« Encore et toujours à La Prova ! Je ne comprends pas que le propriétaire ne prenne pas de mesures pour remédier à tout ça ! C’est toutes les semaines ! », répond une femme sous le témoignage de Sarah, droguée dans l’établissement. La Prova n’a pas donné de suite à la demande d’Imp4ct.
© Facebook
Loin d'être isolés, les cas rapportés révèlent un système de criminalité qui reproduit toujours le même fonctionnement et qui creuse, dans le milieu festif, le système général d’inégalités à l’encontre des minorités. En attendant les solutions, les pilules continuent inexorablement de se diluer dans les cocktails.
[1] Tous les prénoms des victimes ont été modifiés dans le but de préserver leur anonymat.